« Soignants, profs, éboueurs, caissières… Les clefs de voûte de la République, ce sont eux et elles »

Tribune de Cyril Benoit publiée dans L'Obs, le 14 mai 2020.

La cathédrale Notre-Dame de Paris ne protège plus ses visiteurs et fidèles, et ne se protège plus elle-même, car il lui manque deux ou trois de ses innombrables clefs de voûte. Ces clefs sont une prouesse de l’ingéniosité humaine dans le domaine architectural.

 

Elles sont aussi une métaphore puissante de l’édifice républicain. Car les clefs de voûte permettent l’équilibre entre toutes les forces pour établir une unité. On peut bien commencer par la fondation, ce serait l’égalité, monter des murs, porteurs de la liberté, les clefs de voûte semblent placées en dernier : elles expriment la fraternité, ou la solidarité. Ensemble, elles assurent la stabilité et la cohérence de l’édifice. Certains ne pensent qu’à la flèche, ce décor vertical qui ne protège de rien. Dans sa chute au milieu des flammes, il se sera même révélé destructeur. Mais tous les compagnons savent que sans clefs de voûte, pas de cathédrale, pas de solidarité. Tant qu’une seule manque, l’ouvrage demeure inachevé. Si une seule vient à manquer, tout l’édifice vacille et menace de s’effondrer.

 

L’effroyable pandémie qui a ordonné notre monde à l’arrêt, stoppant net le cours des choses, est venue nous le rappeler. Cette fois-ci, nos clefs de voûte furent les soignants, les pompiers, les enseignants, les agents d’entretien des hôpitaux, les caissières, les petits commerçants, les éboueurs, les ouvriers, les agriculteurs… Ils ont à peine achevé le collège, ou fait dix ans d’études supérieures. Chaque mois, ils gagnent un smic, ou quelques milliers d’euros. Nombre d’entre eux sont fonctionnaires. Certains n’ont pas simplement choisi une profession, mais se sont engagés par vocation. D’autres se tiennent droit et s’épuisent à des tâches pénibles, toujours mal rémunérées et souvent mal considérées. Tous, à leur labeur, ont éprouvé que la mécanique mercantile du monde et la vision comptable des moyens de l’Etat, mise en œuvre insidieusement par les gouvernants depuis trente ans, conduisent à l’effondrement collectif face à une épreuve ; effondrement qui n’a été évité qu’au prix d’un effort immense de chacune d’entre elles et chacun d’entre eux. Ce n’est pas le gouvernement qui nous a sauvés, mais la solidité de chacune des clefs de voûte.

 

J’ai détesté, dès l’origine, l’expression « les premiers de cordée ». Elle dit tout d’une certaine conception du monde : la vie est une ascension – il ne s’agit que d’arriver en haut, et nous avançons les uns derrières les autres, à la place qui nous a été assignée, emmenés par les plus forts. Ceux qui voient la vie ainsi ne savent pas que la force d’une nation est un tout. L’essentiel, ces clefs de voûte, est invisible pour leurs yeux. Redécouvrant soudainement la vulnérabilité humaine, qui est le fondement même de la politique, nos gouvernants se réjouissent, bien entendu, que les soignants de notre pays soient applaudis tous les soirs, mais ce sympathique hommage aura bien vite disparu. Et les primes de 1 500 euros annoncées avec une grandiloquence presque vulgaire, au regard des efforts consentis, demeurent bien dérisoires face aux besoins réels. Avec le régime qui est en place, l’Etat continuera de se déliter et, finalement, d’abaisser son autorité, sanctionné par le peuple de ne pas avoir accompli son devoir premier.

 

Y aura-t-il un « jour d’après » ? L’expression est trop racoleuse pour être honnête. Depuis trente ans, les gouvernants ont tourné le dos à l’humanité, laissant la gouvernance financière et le cours des choses prendre le pas sur la politique. Nous sommes nombreux à l’avoir compris et dénoncé, bien avant cette pandémie si tragiquement mal contrée. Il ne faut pas que cet événement soit l’occasion, l’opportunité même, d’accélérer le saccage. L’histoire nous tend la main pour remettre les êtres au cœur de tout, et réarmer la politique. Ayons-en la volonté ; comme pour toute cathédrale, ce ne sera pas l’œuvre d’un seul jour.

Partager sur les réseaux

Réagir

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *