« N'oublions pas trop vite "le monde d'avant." »

Tribune de Cyril Benoit dans Le Point du 19 juin 2020 .

« Le monde d’après » est le slogan politique le plus dangereux des trente dernières années. C’est sans doute aussi l’un des plus malicieux. C’est ainsi que dans son intervention du 14 juin, le président de la République a décrit une sortie de crise qui ressemblait à s’y méprendre au « monde d’avant ». Il ne pouvait en être autrement. Le monde d’après n’était rien d’autre qu’une formule magique grâce à laquelle toutes les erreurs devaient disparaître, par laquelle toutes les fautes devraient être pardonnées. Dans le monde d’après, hier n’existe plus. Alors tous ceux qui ont été au pouvoir ces trente dernières années, ceux qui y sont encore, ont tenté de détourner nos regards vers ce merveilleux pays de cocagne. Ne pensons qu’aux lendemains qui, nécessairement, chanteront. Grâce au monde d’après, « tout peut s’oublier, oublier le temps des malentendus… »

 

Dans les faits, des dizaines de milliers de personnes sont mortes. S’offrir un satisfecit est obscène de la part des gouvernants. L’hôpital, l’école, la salubrité, l’approvisionnement en alimentation, tous les services essentiels de l’État, n’ont tenu que parce que des citoyens généralement frappés par certains politiques « d’inutilité », taxés de « fainéantise », voire traités de « parasitisme » pour les enseignants, toutes ces personnes se sont mobilisées avec un immense courage pour le bien commun.

 

Alors, avant de parler du « monde de demain », n’est-il pas nécessaire de faire l’inventaire du monde d’avant ? Avant de se mettre « en marche », avant de repartir à toute vitesse ; avant d’imaginer ou de construire cet hypothétique monde d’après, il faut réfléchir. Il faut, profondément, reprendre notre souffle. Un devoir d’inventaire s’impose, pour reprendre une formule bien connue, y compris pour les Marcheurs les plus sincères.

 

À quoi sert la politique ? Ou plutôt à quoi la politique doit-elle servir ? En marche ! s’était présenté comme un mouvement d’abord soucieux d’être efficace. Cette efficacité devait passer par un usage vertical du pouvoir. Aussi les communicants du président et leurs amis commentateurs avaient-ils élaboré une théorie générale du « jupitérisme », abondamment prophétisée par des médias alanguis.

 

C’est bien ce monde d’avant qui nous a menés si près du gouffre. Analyser, comprendre, décider et imposer, tout seul, au nom de l’efficacité. En vérité, la pratique verticale du pouvoir a fragilisé la République. Elle a délaissé la justice sociale. Elle a tenu le discours de l’ordre ; mais chacun a vu que cet ordre reposait sur la surdité du régime, avait pour but de stériliser le débat démocratique et tendait au rétrécissement subreptice des libertés. La pandémie a rappelé ce que les chocs de réalité précédents – mutilation de l’hôpital, rétrécissement de l’assurance chômage, surdité aux interpellations des Gilets jaunes, réforme des retraites à marche forcée – avaient démontré : l’ignorance/l’indifférence à nos vies. Et, à mots à peine voilés, voici que le sommet de l’État nous annonce que ces politiques seront reconduites, si ce n’est aggravées.

 

La vulnérabilité humaine est la raison d’être de la politique. Reconnaître et accepter notre vulnérabilité, la dépasser et émanciper tous les êtres est l’unique programme politique qui vaille. Pour cela, le devoir premier des gouvernants est de protéger, éduquer, soigner, donner les mêmes chances à tous, et les moyens de l’égalité réelle ; il est de dire la vérité et de parler vrai à des citoyens éclairés qui n’en peuvent plus d’être infantilisés. La classe politique française l’avait oublié. S’en remettre aux premiers de cordée ou s’enchanter d’une « start-up nation » ne parlait pas à tous et ne servait que les intérêts de quelques-uns.

 

Celles et ceux qui se sont mis en danger pour sauver nos vies, celles et ceux qui sont frappés par la crise économique et sociale dramatique qui commence, attendent que l’on revienne au fondement de la politique : la vulnérabilité humaine. Les plus vulnérables, mais évidemment tous les Français qui exigent des politiques à la hauteur du dessein républicain, se rappelleront à ceux qui veulent faire croire que « tout peut s’oublier ».

 

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