VULNÉRABILITÉ

Ce sont les politiques néolibérales menées qui sont, d’abord et avant tout, responsables de la défiance citoyenne, et non la forme des institutions.

 

C’est pourquoi Le temps de l’alternative propose des politiques totalement différentes. Mais il faut aussi faire évoluer la forme démocratique. Si la démocratie directe paraît hors de portée et inefficace, le livre plaide pour une démocratie représentative ouverte.

EXTRAIT DU DERNIER CHAPITRE DU TEMPS DE L’ALTERNATIVE.

« La politique ne doit jamais perdre de vue la vulnérabilité enchâssée dans les êtres. Elle est sa raison d’être. Tout un chacun finit toujours, à un moment ou à un autre de sa vie, par se heurter à la fragilité existentielle au cœur de l’humanité. Et je demeure frappé, incrédule, de me rendre compte que nos gouvernants actuels paraissent l’ignorer. Leur politique du mouvement, de la réussite, de la nouveauté reste trop oublieuse du devoir de prendre soin de l’humanité. Aucune politique ne peut réussir sans conscience anthropologique. Il leur faudrait (re)lire Victor Hugo, apostrophant les puissants de son temps : « Écoutez-moi je vais vous dire. Oh ! puisque vous êtes puissants, soyez fraternels ; puisque vous êtes grands, soyez doux. Si vous saviez ce que j’ai vu ! Hélas ! En bas, quel tourment ! Le genre humain est au cachot. Que de damnés qui sont des innocents ! Le jour manque, l’air manque, la vertu manque ; on n’espère pas et, ce qui est redoutable, on attend. Rendez-vous compte de ces détresses.»

 

Si les femmes et les hommes se sont assemblés en communautés, préalablement à toute organisation politique, c’est pour échapper à la mort. Ils se sont rapprochés pour se protéger, prendre soin. Ils se sont unis par les traditions, espoirs et prières. Les saisons et les rites, les naissances et les morts, ont organisé leur vie.

 

Ces communautés ont d’abord forgé leur imaginaire en étant confrontées à la nature, en peuplant le monde par leur itinérance, en fabriquant des vêtements pour affronter le climat et en se nourrissant de ce que la terre leur donna. Les structures du quotidien se développèrent, des arts apparurent ; des légendes, récits et philosophies furent imaginés pour transmettre.

 

Puis vint l’histoire qui structura ces imaginaires primitifs dans un récit écrit. L’intérieur et l’extérieur se sont alors mélangés, et chaque communauté a forgé un rapport particulier à l’autre, défini son hospitalité et cheminé, ou non, à travers le monde. Les organisations politiques ont joué leur rôle. En France, l’État, monarchique d’abord, puis républicain, fut l’âme et le moteur de l’union nationale.

 

Chaque nation est régie par un tel imaginaire et chaque membre de cette nation en détient une parcelle ; elle n’est rien d’autre que l’empreinte du temps immémorial sur chacun de nous. La France, plus que toute autre nation, à la fois « vieille mère » et terre d’innovation, marque profondément ses enfants.

 

Mais à l’âge moderne, les sciences, la technologie et l’économie ont dilué les imaginaires nationaux dans une forme d’abstraction globale. Ce n’est plus la même vie, ce n’est plus la même société, ce n’est plus la même science, ce n’est même plus le même monde et, finalement, ce ne sont plus les mêmes humains. Seule la politique est demeurée inchangée. Alors, confrontés aux aberrations de la mondialisation néolibérale, les imaginaires nationaux connaissent un regain, et chaque peuple veut répondre à sa manière au cours des choses subi en lui opposant, au risque de se renfermer sur lui-même, les valeurs essentielles que son imaginaire recèle.

 

Les gouvernants, eux, semblent régis par la marche autonome de l’économie et des technologies ; ils vivent dans l’abstraction contemporaine, comme en apesanteur, et pensent que ce regain des imaginaires est un dangereux « populisme ». Ils semblent méconnaître la vulnérabilité des êtres qui les a conduits à tisser des liens aussi invisibles qu’inextinguibles, survivant aux époques, aux régimes et aux institutions pour toujours rappeler les gouvernants à leur mandat. Ils ignorent la voie du peuple et ne parviennent pas à interpréter sa signification, parfois même l’admonestent de se déposséder de sa souveraineté. Leur présomption nous condamne. Si aucune réponse juste n’est apportée à la contestation sociale, aucune solution politique offerte à la colère populaire, d’où qu’elle vienne et qu’elle qu’en soit la forme, la situation dégénérera, de violence en chaos. Et ce sera, au final, toujours la responsabilité, la lourde responsabilité, de ces gouvernants qui sera sévèrement jugée du point de vue de l’histoire, et jamais la faute du peuple.

 

En son temps, Jules Ferry s’élevait contre le mépris « des petites gens des petits endroits ». Dans un discours au Sénat, le 25 juillet 1884, il déclarait : «Ces gens dont l’éducation politique est peut-être incomplète, mais dont généralement l’instinct est sûr, et le cœur est chaud, ce sont ces gens-là qui font les cadres du suffrage universel.»

 

Jules Ferry avait pleinement raison, car nous sommes tous ces gens-là.

 

Et, ensemble, nous déclarons que tout ne se vaut pas.

 

Que si ce monde aplanit tout, nous n’acceptons pas de céder au cours des choses.

 

Qu’avancer sans savoir vers où ni pourquoi est insignifiant.

 

Que protéger est le premier devoir des gouvernants ; et que les nécessités humaines sont plus importantes que les libertés économiques.

 

Que l’Europe est un projet, pas un mot d’ordre.

 

Que l’humanité et la Terre doivent s’organiser dans un rapport soutenable.

 

Que l’égalité – que la République possède la charge de transmettre – est le chemin pour affermir la liberté et instaurer la fraternité. Et que l’égalité est notre meilleure arme contre tous les obscurantismes qui pullulent aujourd’hui.

 

Que la démocratie ne tire pas sa pleine et entière autorité uniquement de la forme de ses institutions, mais d’un projet politique authentiquement humain.

 

La France est différente. Son histoire est un désir, son destin est une volonté. Il ne faut pas l’entendre comme une excuse pour ne pas se parfaire ou une ode à l’isolement. C’est tout le contraire. Seuls les promoteurs de l’uniformisation mondiale ou les partisans du repli, forme politique de la psychose autodestructrice, le voient ainsi. En cela, ils sont les alliés objectifs de notre ruine. Ils ont, depuis trente ans, de l’extrême droite à l’extrême gauche, partis de gouvernement inclus, accaparé la démocratie, dénaturé le projet républicain et échoué… Nous le savons tous. Le temps d’une alternative est venu. Nous sommes souverains. Nous avons vocation à mobiliser les outils et la force pour qu’existe une proposition politique à la hauteur de la France. Les gouvernants doivent baliser et éclairer le chemin, et non l’imposer. Car ce sont les peuples qui donnent mandat aux gouvernants, et non l’inverse. La démocratie tire sa sève des êtres et, chacun le sait, la sève est ascendante.

 

 

Cyril Benoit, Le temps de l’alternative, 15 janvier 2019.

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